Interview Matéo Langlois

Meow !


En septembre dernier , Mateo LANGLOIS sortait son EP Décoder les cases .

Plume aiguisée et singulière, il est déjà récompensé en 2016 par le 1er prix d'écriture Claude Nougaro catégorie chanson. Il est à présent finaliste de l'édition 2020 du Prix George Moustaki.
 

Musicien et artiste touche à tout, il me confie dans l'interview qui suit son approche originale, quasi expérimentale de l'écriture.


Une rencontre surprenante et haute en couleur comme cet auteur qui se plaît à surprendre à chaque détour de phrase avec une sincérité et un sens du jeu déconcertants, et décidément hors des cases.
 

Mateo Langlois / auteur-compositeur-interprète

Chat à Plume : Comment as-tu connu le Prix G. Moustaki, qu’aimes-tu dans cette aventure ?

Mateo Langlois : J’en ai entendu parler à travers d’autres tremplins que j’avais fait... J’ai d’ailleurs découvert la musique de George Moustaki à cette occasion.

Sinon, je suis surtout content de découvrir les autres candidats.

J’ai été surpris voir impressionné par certains des finalistes, comme par exemple Andoni Itturioz, avec son ambiance un peu rock avec de la grosse poésie clamée. Je suis très content de retrouver Abel Chéret que j'avais rencontré au pic d'or et qui m'avait vraiment fait du bien avec sa musique et ses mots. Melba et Francoeur m’ont beaucoup plu également. Mais j’ai de la considération pour chaque participant. On sent que chacun à son univers bien défini, qu’il y a du boulot et de l’inspiration.

 

CàP : Ton écriture est-elle plutôt instinctive ou cérébrale ?

ML : Plutôt instinctive. En ce moment, en tout cas, je cultive des choses beaucoup plus absurdes. Je laisse les choses jaillir puis après j’instille un fond derrière grâce à la musique. J’improvise puis je retire des choses. Mais ce n’est pas fixe, ça bouge. Une chanson comme « Je » par exemple a été très réfléchie, et même nourrie par des réflexions philosophiques avec des gens. Je ne supportais plus de me regarder, j’étais fatigué de toute cette quête d’identité qui est très liée à notre époque. Je trouve que l’identité est une source de pression insupportable dans notre société. C’est une chanson forte qui questionne le simple fait d’être. En fait, pour écrire je n’ai vraiment pas de procédé fixe.

 

CàP : Quelle est la place de l’écriture dans ta vie ?

ML : C’est une activité assez sporadique, j’ai des phases. J’ai toujours écrit des petites poésies mais j’ai vraiment rencontré le texte en accompagnant des poètes en tant que pianiste, alors que je jouais dans une « jam » de poésie. J’accompagnais s’ils le souhaitaient les poètes qui déclamaient leurs propres textes. Parfois 10, 15 poètes d’affilée. Et puis un moment j’ai craqué, parce qu’en fait, j’adorais entendre leurs mots, alors je me suis essayé à écrire. Du coup un jour je me suis lancé, j’ai lu un de mes textes, et j’ai eu tellement peur quand je l’ai lu, que je me suis dit que ce serait une source d’inspiration intarissable. Qu’il faudrait que j’aille creuser par là.

CàP : Tu as évoqué une grande diversité de processus d’écriture. Malgré tout sens-tu ton écriture évoluer au fil du temps.

ML : C’est marrant que tu me poses cette question parce que justement en ce moment je me sens comme une grosse chenille qui est en train de sortir de son cocon parce que je ne supportais plus les mécanismes et les sécurités que j’avais dans l’écriture de mes textes, et que j’ai envie d’aller vers des choses de plus en plus naïves mais profondes. Et c’est pour ça que je cultive de plus en plus l’absurde. J’essaie d’entremêler de plus en plus la musique la danse et le texte parce que j’aimerais arriver à un endroit par exemple où si tu n’as pas la musique par exemple tu ne peux pas comprendre le texte, tu vois ?

 

CàP : Quels sont justement ces mécanismes et ces sécurités que tu avais identifié dans ton écriture ?

ML : Le nombre de pieds régulier, les rimes, le fait de mettre un refrain ici. D’un coup ça s’est mis à me fatiguer. Je me suis dit ce n’est pas obligé de rimer, et on s’en fout de mettre un refrain. Je trouve que ça me fermait des portes de plus en plus pour la musique. C’est un cadre qui est très fort quand t’as 12 pieds, ou 8 ou 4 ou peu importe. Musicalement, ça te retient, tu as l’impression d’être contenu dans des possibilités musicales et ça m’a donné envie de trouver un système d’écriture qui soit plus libre et qui laisse davantage parler la musique. J’aime bien dire que « je suis en train d’essayer de trouver le compromis entre Céline Dion et Krishna Murti ». C’est vraiment ça. J’ai un côté très naïf et très solaire qui est très lié à ma joie- ce à quoi la naïveté et l’absurdité se prêtent tellement bien- mais par contre aussi je ne peux pas me passer de sens et de fond. Bertrand Belin ou P. Katherine par exemple sont assez forts dans ces délires-là. J’admire leur insolence très élégante, et puis cette absurdité, cette naïveté qui est teintée de sens. Moi ça me touche très fort donc j’essaye de tendre vers quelque chose comme ça.

CàP : Comment aimes-tu écrire ?

ML : Souvent quand je me mets sur un texte, j’aime bien être tranquille chez moi à la campagne pendant une semaine. Pouvoir sortir, pouvoir jouer tard. J’ai tout le temps besoin de jouer ou d’écrire, mais j’ai besoin de soupapes d’aération. Comme je fonctionne beaucoup par l’impro j’ai besoin d’approcher le texte de plusieurs manières. Pour moi ça passe aussi par le corps, notamment. Là par exemple je suis sur un texte qui s’appelle les feuilles d’automne, c’est un guitare-voix et je sais que je vais essayer en dansant. A la guitare tu vois je fais des moulinets de bras un peu stylisés qui accompagnent le texte. Ça m’aide à trouver des mots. Ça alimente ma manière d’écrire. Je réécoute les mots, j’enregistre, j’isole. Je fais beaucoup d’expériences, j’ai besoin de beaucoup de terrains de jeux pour trouver celui qui me va bien. Ça m’amuse beaucoup de tourner autour d’un truc avant de trouver le mot qui me plait.

 

CàP : Qu’est ce qui fait pour toi l’élégance d’un texte ?

ML : Pour moi l’élégance est très anglaise, c’est une douceur qui est teintée d’intelligence, avec une forme d’humour. C’est la capacité très agile et très souple à se placer dans n’importe quelle situation en restant très digne et amusé.

 

 

CàP : Et qu’est ce qui serait pour toi un texte parfait ?

ML : Pour moi le texte parfait ce serait un texte oral et spontané. Je crois que j’adorerais un moment de grâce inouï au milieu d’un concert : une fulgurance improvisée comme une illumination ou tout ce que j’aimerais dire sortirait d’un coup.

CàP : Qu’est ce qui te donne l’envie d’écrire ?

ML : Soit l’intérieur – des traversée intérieures, des quêtes de sens-, soit l’extérieur, l’environnement.
J’éprouve beaucoup de colère de tristesse par rapport par exemple du nombre de prison, de violences physiques et verbales qu’on trouve dans notre monde. J’ai besoin de tourner mes textes vers la joie, comme une libération de tout ça.  Une tristesse qui sourit, en somme.

Ma motivation à écrire pour un public, c’est aussi de rappeler aux gens qu’ils ont droit d’avoir des rêves, le droit d’être fous. J’aimerais réveiller leur folie, leur profondeur.  Leur donner envie d’aller chercher dans leur souffrance et les choses qu’ils retiennent et leur donner en vie d’exploser ça et de sourire et d’en faire du positif.

 

 

CàP : Comment travailles-tu dans tes chansons, l’équilibre entre la musique et les mots ?


ML : Je considère chaque texte comme un tableau. Je suis quelqu’un d’assez empirique et y’a pas tant de choses qui sont réfléchies dans ce que je fais. Sur Yes, par exemple je n’ai pas vraiment choisi consciemment que le texte soit en 5 temps, mais par exemple le temps 5 au final il colle trop bien parce que ça donne la sensation d’une mesure qui n’est pas finie, un sentiment d'urgence tu vois ? Et il y a un lien évident pour moi entre le texte et ça. Y’a aussi une dimension par exemple sur qui j’incarne, et à qui je m’adresse dans le texte qui va induire des choix de son et par rapport au mix.

 


CàP : Quel est ton texte préféré de ton EP, et pourquoi ?

ML : Humm en fait ça dépend vraiment des jours. De mon humeur du moment. J’aime beaucoup en ce moment jouer « Je », mais je sors d’une phase ou c’était « Yes » et puis il y a plus longtemps aussi c’était « les fautes d’orthographe ». Je les aime tous en fait, ils résonnent avec des humeurs différentes.

Matéo Langlois - Décoder les cases - Vidéo réalisée lors d'une résidence au Relais de poche

CàP : Parlons à présent de Décoder les cases, le titre éponyme de ton EP.

ML : C’est une chanson que j’ai écrite très vite. Au moment où j’ai sorti l’EP c’était ma préférée du moment et puis c’est une chanson tellement forte je trouve qu’elle résumait toutes les autres, et tout ce qui tourne autour de trouver sa place, comment se placer dans la norme.
Dans cette chanson je me suis beaucoup amusé avec le travail des sons, les jeux de mots.
Bon après je privilégie toujours le fond du texte, c’est là où s’arrête le jeu de mots.

 

CàP : Quel équilibre donnes-tu entre le message que tu veux faire passer, et la liberté d’interprétation laissée à tes auditeurs ?

ML : Je me place dans les textes comme j’essaie de me placer dans la vie. Je ne supporte pas quand on me force à voir quelque chose. Y’a certains textes par exemple où je vais entendre : « C’est beau, regarde comme c’est beau, t’as vu, c’est super beau fait que tu voies comme c’est beau » et, non (!), ça je n’aime pas ça du tout quand on me force à voir quelque chose. Donc je veux laisser suffisamment de place et que ce soit suffisamment simple pour que la personne en face puisse se l’approprier. En tout cas c’est une mesure : je veux laisser le choix aux gens de prendre ou pas le message. Du coup ça rejoint aussi la posture de ne jamais être dans l’accusation, de ne pas forcer leur émotion. Et du ça met beaucoup d’air dans les textes. J’ai surtout envie de le donner mon texte.

 

CàP : Toi qui n’aimes pas être enfermé dans des cases, échangeons nos « cases » pour rire. Y-a-t-il une question qu’on ne t’a jamais posé et que tu aimerais qu’on te pose ? Laquelle, et qu’y répondrais-tu ?


ML : Humm, ce qui me vient c’est « Qui es-tu ? » Et je répondrai « Te ne sais pas » ou, « Et toi ? qui es-tu ? ».
 

CàP : Je te propose à présent de te mettre sur le grill en te demandant de t’exprimer dans des cases justement. Des cases aussi ouvertes que peuvent l’être les mots. Du coup je vais te demander de répondre en un seul mot aux questions qui vont suivre. De manière très spontanée. Et de me dire ce que tu mets derrière ce mot. Prêt ?

 

Quel type de chanteur es-tu ?

ML : Je dirais que je suis un chanteur engagé. Parce que je fais beaucoup, y’a rien d’acquis je me remets en question tout le temps tout le temps. Je suis effréné dans mon exploration. Je cherche une perfection qui n’existe pas. Et que je prends beaucoup de risques. C’est un engagement total en termes de sincérité dans ce que je décide de donner. Voilà oui, dans ce sens là.

 

CàP : Donne-moi un mot, un seul, qui pourrait suffire à décliner tout un prochain EP.

ML : Celui qui me vient c’est révérence. Avec une notion d’hommage, de gratitude. Par rapport à l’expression de la vie. C’est souvent dans cette humilité là que je joue et que j’écris les plus belles choses.

 

CàP : Donne-moi un mot un seul qui pourrait être ton prochain terrain de jeu.

ML : La danse. Il y a une poésie incroyable là-dedans. Et justement ce qui me plaît, c’est le caractère universel de l’expression du corps qui dépasse complètement toutes les langues et toutes les, euh non pas toutes les cultures…, mais en tout cas je perçois cet art comme très ouvert et assez merveilleux.

 

CàP : Disons que tu doives choisir un invité vivant ou mort avec qui parler écriture. Un seul nom.

ML : Prévert. Parce que justement il résonne vachement avec une des quêtes qui est la mienne d’absurdité et de naïveté très puissante et magnifique chez lui. C’est un punk très élégant. Je pense qu’il a dû traverser des sacrés choses. Oui je serais hyper content de discuter avec lui

 

CàP : Décidons à présent que tu deviennes dictateur culturel. Quel serait le mot que tu déciderais de bannir de toutes les chansons, tous les spectacles… ?

ML : La culpabilité. Pour que ce soit hyper free, hyper ouvert, que ça parte dans tous les sens, que ce soit génial quoi. Qu’on se laisser aller.

 


CàP : Et du coup par jeu, je vais te poser la question que tu voulais que l’on te pose tout à l’heure, mais avec la contrainte d’y répondre en un mot. Qui es -tu ?

ML : En un mot… Je suis, humm, je suis … là !

 

CàP : Et pour finir, la suite pour toi en un mot ?

ML : Sortir. Sortir de la case de la chanson. Je me suis posé énormément de question. J’ai envie de diversifier mes modes d’expression. J’ai beaucoup remis en question la chanson et ce qu’elle a de traditionnel. Je suis un artiste plus large que ça… Le texte a une dimension, mais c’est loin d’être ma prioritaire. J’ai envie de trouver des moyens d’être une espèce de Monsieur Surprise. Qu’il y ait une unité mais que ça s’envole.


Merci Matéo pour cet échange plein de fantaisie !

J’en profite pour préciser que vous pourrez retrouver Matéo LANGLOIS en clôture du festival détours de chant  à Toulouse avec Joel Favreau le 8 février, au  Festival Voix de fête à Genève le 21 mars

 ou encore à la Manufacture de la chanson à Paris le 15 mai. Matéo souffle aussi à mes oreilles pointues de Chat à Plume, qu'il nous prépare très prochainement une petite surprise vidéo.

Pour être sûr(e) de ne rien rater de l'actualité de Mateo LANGLOIS, c’est par ici  
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