Interview d'Abel Chéret

Meow !
Les Chats à Plume aiment les mots, dans la solitude de la page blanche, posés sur une mélodie, et plus encore les mots échangés, partagés à la faveur d’une rencontre, en toute intimité.
C’est pourquoi je vous proposerai de temps en temps de petits interviews.
On parlera d’écriture, de musique, d’expression artistique sous différentes formes et pourquoi pas aussi du pouvoir des mots qui soignent, de ceux qui font bouger les lignes…


Pour ce premier entretien, j’ai choisi d’inviter Abel Chéret, auteur compositeur interprète de l’EP Amour Ultra Chelou.
Un EP aux textes finement ciselés et aux mélodies pop soignées, respectivement arrangées et mixées par les talentueux Pierre-Alain Grégoire et Etienne Caylou.
Nous avons choisi d’évoquer son parcours d’écriture, et le texte troublant de justesse de son single Lovely Doll qui avait chatouillé mes oreilles pointues de Chat à Plume.
 

Abel Chéret est auteur-compositeur-interprète

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Abel Chéret / auteur-compositeur-interprète

Le Chat à Plume - Meow Abel ! Tu écris tes propres textes de chanson. Qu’est ce qui est venu en premier ? Les mots ou la musique ?

 

Abel Chéret - Je suis venu à la musique par l’écriture. Au lycée mon meilleur ami avait un groupe de rock et j’en suis venu à écrire pour le groupe. Je n’avais jamais appris la musique et c’était une première pour moi. Je suis entré par le texte, par le sens des mots, par le jeu avec les mots parce que même si j’écrivais très peu à l’époque j’aimais toujours faire des jeux de mots, jouer sur les doubles sens ou sur les images. Parallèlement à ça, j’ai commencé à écrire des chansons de mon côté, des chansons plus intimistes. Je parlais de la société. Des choses parfois assez dénonciatrices mais aussi parfois des choses de la société plus légères. Des histoires d’amour aussi mais pas tant que ça.  J’ai appris la guitare en même temps du coup. Et de mes 15 ans à mes 20 ans disons, j’avais toujours ma guitare à la main - dans la chambre- j’écrivais presque tous les jours quelque chose. Souvent des textes imagés, avec une notion de second degré. Près de 200 textes. Il ne m’en reste que quelques-uns. Mais pour moi ils sont intéressants pour leur fraîcheur, parce que quand t’écris et que tu commences t’as des espèces de fulgurances disons :  y’a des passages qui sont bien trouvés mais dans l’ensemble l’écriture est quand même un peu débutante et parfois, euh, un peu lourde.

 

CàP -  Du coup, au fil du temps comment dirais-tu que ta plume s’est affinée ?
 

A C - En lisant des choses. En m’intéressant plus à la poésie aussi. Un texte qui m’a pas mal servi c’est Femme et Chatte de Verlaine, et l’univers de Boris Vian, notamment son roman L’Automne à Pékin qui m’a beaucoup influencé. En écoutant plus de musique aussi, même si je ne pense pas que ce soit mon influence première, les textes d’aujourd’hui… mais ça m’a forcément influencé un peu. Enfin si, il y a une chanson qui m’a beaucoup influencé pour les paroles comme pour la musique elle-même : une chanson de Dick Annegarn qui s’appelle Bébé Eléphant 
Par la pratique aussi. Y’a pas mal de manière de composer un texte. Pendant 2 ans j’avais un boulot à plein temps qui me prenait pas mal d’énergie et pas mal la tête et du coup j’écrivais presque plus. Alors un jour je me suis dit je vais quitter mon taf et je me mets vraiment à la musique. J’ai ressenti ce besoin justement de m’enfermer pendant un mois à l’été 2017 pour me mettre à écrire. 
Je me levais le matin vers 8h30 et je me mettais à écrire directement, je faisais ma pause à midi. Bref c’était quasiment des horaires de bureau et ça m’a vachement appris aussi à sortir du fantasme de l’auteur qui va tout d’un coup avoir une idée qui va écrire comme ça, au milieu de la nuit. Pendant ce mois j’ai écrit beaucoup de choses, des choses très mauvaises et des choses qui me plaisaient plus. Aujourd’hui c’est différent, j’ai repris un rythme avec des phases d’écriture plus dispersées, et je me rends compte d’un truc :  ce que j’écris d’intéressant c’est souvent à des moments qui ne sont pas des moments d’écriture justement. Mais souvent par exemple quand je marche. Le fait de marcher ça impose un rythme. Y’a des mélodies qui commencent à venir, des yaourts, parfois même des expressions. Souvent, j’enregistre déjà en marchant sur mon portable et sinon arrivé chez moi je déroule le fil, je commence à travailler dessus et c’est un truc qui marche vachement bien je trouve.

CàP – Tes textes paraissent particulièrement ciselés. Travailles-tu tes textes d’un seul tenant, ou en plusieurs étapes ?


A C - Le travail des textes est variable parfois je fais un refrain je laisse reposer et je reprends parfois 2 jours, 2 semaines un mois après. Mais j’ai remarqué un truc plus tu travailles ton écriture, souvent ce qui sors du travail c’est des choses souvent un peu dures qui sentent la transpiration, qui sont un peu mauvaises, mais le fait de travailler ça te permet après sur des phases de détente et de liberté de sortir des choses plus intéressantes, parce que ton cerveau il aura tellement travaillé qu’en fait il aura des mécanismes qui vont s’enclencher tout seul inconsciemment et ça, ça va te permettre d’écrire plus librement. Et ton écriture sera naturellement plus intéressante.

 


CàP – Comment définirais-tu la couleur de ton écriture, as-tu par exemple des thèmes récurrents ?

A C - Je n’ai pas de sujets de prédilection même si tout ce que j’écris en ce moment ça tourne quand même autour des sensations, je dirais. Mon EP par exemple, je l’ai écrit pendant l’été 2017. Je me suis enfermé un mois dans la maison de mes parents aux Sables d’Olonne en Vendée. J’étais fou amoureux et tout ce que j’écrivais qui sortait un peu du contexte des émotions, des sentiments, de la sensualité, ça sonnait faux donc j’ai écrit une douzaine de chansons et les 5 titres qui sont sortis un peu du lot parlaient d’érotisme, d’amour et de sensualité, ou de non amour mais en rapport avec ça. Souvent ma porte d’entrée c’est les sensations, ce qu’il y a d’humain dans la vie, dans la façon de voir les choses, et le ressenti d’une personne souvent un peu isolée pas forcément marginale, mais la vie intérieure des personnes.
Ce que j’aime faire dans un texte c’est créer un univers homogène, cohérent - avec un champ lexical par morceau. Quelque chose de consistant qui envoie beaucoup d’images dans la tête de l’auditeur.
Comme par exemple, dans la nuit je m’ennuie, que je chante sur scène ou un titre qui s’appelle l’incompréhension. 
Western Eros me plaît aussi car narratif, je ne fais pas ça souvent, mais j’en étais assez content. 


CàP - Tu écris toujours en solo ? Ecris-tu pour d’autres aussi ?


A C - Écrire pour les autres, c’’est quelque chose que je ne fais pas souvent. Je l’ai fait une fois pour un gars qui s’appelle Jean Pierre Fromage, c’était une chanson sale genre pipi caca, un thème sur la crotte de nez. C’était très profond (rire), ça m’a fait vraiment marrer. Si je me pose la question plus sérieusement, j’adorerais écrire pour Juniore, un groupe de la nouvelle scène française avec des sons années 60.
Et sinon j’ai été à Astaffort récemment. C’était une expérience intéressante. Et j’ai découvert ça écrire avec et pour les autres. Ça m’a un peu déstabilisé dans un premier temps mais c’est intéressant : ça permet d’écrire en sortant des sentiers battus en enrichissant son vocabulaire, ses champs lexicaux, sa sensibilité.

CàP – Parlons maintenant d’un de mes textes préférés de toi : Lovely Doll (video ci-dessus), ce texte au vitriol enrobé dans une pop doucereuse. Quelle est sa place dans l’album, et son histoire ?


A C - Ce morceau est un peu particulier. Il sort un peu de l’ambiance un peu tropicale, disons, le côté chaud de l’album. Il est un peu froid. Le thème forcément, et un thème plus dur plus noir que sur les autres titres, même si dans les autres morceaux on peut toujours trouver des choses un peu plus sombres.
J’ai mis un peu de temps à l’écrire ce morceau, parce qu’au départ je pense que justement c’était trop intellectuel, ça ne passait pas vraiment par les sensations, par les émotions. Et du coup au départ, j’ai fait écouter le titre à un ami qui m’a dit : « c’est bien mais d’habitude, tu nous troubles plus. Là, t’es trop dans l’intellect ».
Du coup, je me suis un peu remis en question, j’ai complètement mis de côté le texte et je l’ai repris quelques temps après, vraiment avec des idées neuves, sans trop penser à la première version. Et c’est sorti tout seul d’une traite. Et j’en suis très content car j’ai réussi quelque chose qui ne marche pas tout le temps : me mettre dans la peau d’une autre personne et écrire à travers les ressentis que j’ai eu en discutant avec des amis. 
Au départ, j’étais parti sur l’idée de la poupée objet sexuel qui est vendue au Japon- une sorte de poupée gonflable améliorée, prostituée un peu objet, quoi - et après ça a dévié sur des choses beaucoup plus humaines. Plus précisément, sur le viol domestique parce qu’en fait on m’a raconté une expérience un peu dure d’une femme mariée qui subissait les assauts de son mari et qui se sentait plus ou moins obligée en fait de vivre ça en tant que femme. Bien sûr depuis elle a pris du recul là-dessus et ça a changé mais au départ elle était un peu prisonnière de ça et ça m’a vraiment bouleversé. Du coup j’ai écrit ce texte là avec ça en arrière-plan sans vraiment le savoir, et c’est en le relisant après que j’ai compris que ça parlait de ça.

 

CàP - Quel accueil a reçu ce titre ?


A C - Je pars du principe que quand tu proposes une chanson au public, il ne faut pas t’attendre forcément à ce que le public comprenne tout et aie la même interprétation que toi. A un moment, c’est aussi permettre à chacun de s’approprier un texte. Mais là, en l’occurrence, c’est un thème un peu dur et c’est compliqué d’entendre que le texte est « trop choquant » ou des trucs comme ça alors que pour moi ça parle d’une vérité. Et d’une vérité qui est bonne à dénoncer. 
Donc là en l’occurrence, là j’ai utilisé un peu cette poupée-objet sexuel, comme prétexte à dénoncer le viol domestique parce que c’est aussi un peu l’emprise de la société qui fait ça, le mariage, le couple. C’est un peu une dénonciation de tout ça. Et je pense que ce qui a choqué surtout les gens - et plus particulièrement les hommes- c’est le fait d’entendre le mot viol. C’est un mot qui pour eux était trop dur et pas assez imagé. Et moi justement j’ai voulu garder ce mot là pour rééquilibrer toute la façon de parler très imagée et vraiment être clair là-dessus :  pour dire qu’en fait un viol c’est un viol et y’a pas de mot plus doux pour exprimer cette réalité. Ça ne sert à rien d’alléger les choses, il faut utiliser le mot comme il est, quoi. En fait ce n’est pas que les gens ont pas compris : ils ont été plutôt choqués et déstabilisés en me disant que ça allait pas me servir, que c’est trop dur à entendre et qu’il valait mieux que je parle de choses plus simples, plus douces.

 


CàP - Mais toi tu en es content du texte ?

A C - Moi j’en suis très content, et je tiens vraiment à le garder ce morceau. D’ailleurs, il y a des gens qui l’aiment moins mais y’a aussi beaucoup de gens qui l’adorent, donc j’en suis très content oui !
Cà P - Merci Abel, pour ta gentillesse, ton temps et ta belle écriture. Bonne chance à toi pour la finale du prix Georges Moustaki le 20 février prochain.


J’en profite pour préciser que les franciliens auront le plaisir de te voir en live au Forum Léo Ferré le 23 janvier prochain, et les Lyonnais à Thou Bout d’chant le 30 janvier. 
On attend aussi avec impatience ton prochain single prévu début mars, et surtout le prochain EP prévu au printemps.

Pour suivre Abel Chéret, c’est ici et  
Et pour l’écouter c’est là, ou encore et  

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